Ecrits



Voici un paysage assemblé, dessiné au crayon noir. L'œil doit fonctionner comme ce qu'il est, soit un dispositif mécanique. Du tout à la partie, puis de la partie au tout. Une fenêtre brisée attire le regard vers l'angle inférieur gauche, mais ce n'est que pour mieux l'attirer vers les briques du mur extérieur. De ce mur, il faut escalader les échafaudages puis entrer, comme une pénétration ultime de l'œil dans l'intimité de la photographie, à l'intérieur d'une pièce où les restes de ce qui semble une armoire fait mystère. Ce meuble qui renfermait les vêtements de l'Homme, comme une seconde peau dont il se parait chaque jour, est maintenant mise à nue, éventrée et laissée à l'abandon. L'œil saute et difficilement, il dérive de plus en plus vers la droite du dessin, pour arriver à un espace vide. Une seule question subsiste : pourquoi ce néant ?

Il y a de cela quelques années, je voyageais avec X vers Cuba. Nous espérions y trouver une lumière rassurante, qui permettrait de nous éclairer sur la décadence de notre couple. Mais il s'est produit l'inverse. Nous venions d'arriver, c'était un jeudi soir. Le lendemain matin, impossible de trouver du café. Nous nous sommes donc aventurés dans les rues de La Havane et nous avons pensé substituer au café une glace du Coppelia, dans le quartier d'El Vedado. La chaleur fit fondre les glaces. X chercha ma main mais le contact gelé, moite et baveux de ses doigts pleins de glace fondue me fit retirer instantanément la mienne. J'ai laissé la trace de mon pouce à côté de son œil droit, dans un arc de cercle bleuté qui ne partit qu'au bout d'une semaine.

Cette trace représentait l'empreinte de mon corps sur le sien. J'étais presque jalouse : elle se trouvait à côté de ses yeux, « les portes de l'âme » dit-on. Or cette âme je ne la comprenais plus depuis quelques temps et j'aurais aimé arracher cette trace pour m'installer à sa place. A moins qu'elle ne soit que la représentation de la frustration extrême d'un amour mourant ... Quoi qu'il en soit, cette trace est éphémère, elle est passée, comme notre amour.

Au retour de La Havane, nous ne nous parlions presque plus. Un court dialogue plein d'émotions marqua les dernières minutes avant notre embarquement : "ce fut très agréable", "j'ai trouvé aussi", "j'ai aimé faire ce voyage avec toi", "oui, moi aussi, mais peut-être qu'on ne devait pas voyager l'un avec l'autre". Puis ce fut tout. Les dernières paroles que nous avons échangées avant notre "aurevoir" une fois arrivé en France. Dans l'avion, quelques gestes, quelques baisées, même quelques caresses. C'était comme si nos corps exprimaient le désir qu'ils avaient de ne pas se quitter. Pourquoi avons-nous agi de cette façon ? Dans le silence, il n'y avait qu'un magnétisme incompréhensible des corps qui s'attiraient l'un vers l'autre. On aurait pu nous prendre pour des jeunes mariés. Mais ce qui me terrifiait, c'était l'absence de pensée. Je ne réfléchissais plus, je ne pensais plus, en dehors de ma respiration. Nous étions comme deux cadavres vivants qui attendaient de retrouver le sol pour être mis en terre.

Ce magnétisme incompréhensible laissait place au néant. Ce trou béant qu'X avait laissé dans ma vie en descendant de l'avion m'arrivait en pleine face. Le dessin, cette figuration plastique d'un moi à Cuba, comporte un vide qui depuis ce jour ne s'est pas comblé, quoi qu'il ne demande qu'à l'être. Ce néant est une trace invisible sous ma peau, dans mon cœur, que je ne comprends pas. Comment un être physique peut-il laisser une trace invisible pendant si longtemps ? Pourtant, ce néant qui n'attend que de s'en aller, est un espace d'inconnu, de nouveauté, et par-dessus tout de liberté. Il laisse le champ libre à de nouveaux horizons. Le remplir faussement serait d'ailleurs trahir les raisons de son existence. Par conséquent, ce vide est essentiel. Sans lui, tout serait complet et abouti, alors qu'il ne fait qu'affirmer la liberté d'une image à se remplir d'elle-même où elle le souhaite.

Annexe : Reproduction photographique d’un dessin au crayon noir de Barbara Leclercq, étudiante en Art à l’Ecole de La Cambre, Bruxelles, intitulée : « Sans titre (essai n1), 50x34cm, crayon noir, 2018 ».

Texte de Constance LE BLANC, licence 3 lettres modernes Sorbonne-Université


@barbaraleclercq