Barbara Leclercq

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L’enfer n’a pas de plafond




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Formes chimériques et discours d’effondrement (à venir)


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Mon travail opère toujours dans un état transitoire. Il porte en son cœur une réflexion sur la ruine, envisagée comme le passage d’un état à un autre, sur un temps long qui mènerait finalement à la disparition. C’est au sein de ce mouvement que s’insèrent des gestes minutieux, des réparations, des emprunts, des réemplois ; j’essaie de rendre ces glissements palpables, de les provoquer. Je m’intéresse aux usages et imaginaires à partir desquels des transformations sont opérantes sur l’architecture, sur les artefacts.

La composition d’alternative1 (2019) fait état de cette idée de ruine comme phénomène agent. On croit y distinguer une façade, mais aussi des jeux de profondeurs qui semblent troubler la représentation, oscillant entre espace intérieur et extérieur. Ce dessin et la série qu’il intègre prennent corps à partir des ruines habitées de la Havane. Ces dernières sont des entités brûlantes, où le bâti devient théâtre de la discorde entre des enjeux patrimoniaux et les usages des habitants. Ces derniers occupent un stade intermédiaire dans le processus de mise en ruine, un interstice dans lequel l’architecture est maintenue sans réellement être réparée. Cette forme de résistance discrète s’active par des gestes quotidiens, que j’aime nommer des greffes architecturales, qui démystifient notre rapport classique à la ruine, dès lors qu’elle devient usage et non plus objet contemplatif. C’est précisément sur cette même verticalité architecturale que se superposent des mouvements contraires de réparation et de désagrégation. Le dessin poursuit ces gestes et ce jusqu’à un stade où le bâti est difficilement lisible, voir hors-sol.

Venir disséquer l’arrière plan, fouiller les entrailles de nos constructions, c’est un peu chercher la pièce manquante, mais c’est aussi immanquablement y transposer autre chose, un élément tiers, qui n’était pas prévu initialement. Mon travail élabore des versions alternatives, autant de possibles permis par la lente gestation du dessin. Elles sont autant de scripts visuels qui se scellent peu à peu dans l’architecture émergente : fabriquer de l’histoire comme on dessine des architectures. Et si l’on s’appuie sur le coin du mur, on se frotte à des dents acérées, desquelles dégouline une coulée visqueuse bleue, qui lentement se propage le long des volumes. La série de bas reliefs (2022), sont des chimères en grès, des fragments amalgamés dans l’argile qui donnent ensemble corps à des créatures pourvues de mains multiples, qui épousent et se superposent dans une veine ornementale mais encore architecturée, les angles de mur qu’elles habillent.

Le fond de l’air est lourd. Ces dernières années, les discours sur la crise climatique se sont amplifiés, c’est à dire qu’en très peu de temps, en l’espace d’une génération, les moyens de se projeter dans le futur proche ont considérablement changé. Ces discours sont en arrière-plan de mon travail, ils sont corrosifs. Une forme particulière d’angoisse se dessine, se réfère plus à une humeur qu’à un objet précis, se traverse, s’habite presque. Cette angoisse que j’évoque ici semble venir avec ces transformations, car ce sont des changements sous-jacents, qui ne sont pas visible au jour le jour à l’oeil nu, qui ne se réalisent pas sous forme d'événements. Latents, paresseux, sous-jacents, ainsi, tenter de rendre ces phénomènes, ça demande d’oublier toute sorte de captation directe, d’instantané. C’est précisément à ce moment que le recours à la chimère devient nécessaire, et ce pour imaginer et rendre palpable un monde en transformations. La chimère devient un geste plastique, transgresse le discours pour imaginer des formes.

L’assise d’un chien se confond dans une masse foncée en arrière-plan, de laquelle émerge une sorte d’ossements composites, qui sur le haut de la composition s’apparente à des dents de requins. Ces éléments se confondent dans le dessin sans titre, (2022), sont ainsi affiliés et combinés au même rang que les morceaux de bâti, sans hiérarchie aucune, les fragments-ruine se dissolvent dans le paysage. Des couleurs affleurent à la surface du papier, sans réellement parvenir à teinter toutes les figures, chuchotant en quelque sorte que la greffe continue d’opérer.

Il en résulte un paysage étrange, énigmatique, décousu et pluriel. Je suis dans la double expérience du narrateur et de l’architecte du lieu. En cela, la figure du maître du jeu se confond avec celle de l’artiste : donner à voir un paysage en effusion, mais aussi à chacun les clés d’une possible réécriture.












 


@barbaraleclercq